About Joseph Macé-Scaron

« Le monde est une branloire pérenne » écrit Montaigne dans Les Essais. Le balancier est reparti dans l’autre sens après la victoire annoncée de François Hollande. En apparence. Seulement, en apparence. Pour continuer à me placer sous l’autorité de celui qui prit le parti du juste milieu, c’est-à-dire du sien, je dirais que ce blog est de bonne foi puisqu’il t’avertit lecteur, d’entrée de jeu, que, sous le prétexte qui ne trompera personne, de parler de l’actualité, j’en suis moi-même la matière.

Stupéfiants recadrages

Autrefois Diam’s chantait « La Boulette ». Aujourd’hui, Vincent Peillon la fait.
Dimanche, le ministre de la Rentrée – et accessoirement de l’Education nationale, (comme tous ses prédécesseurs) – se déclare en faveur de la dépénalisation du cannabis affirmant au passage qu’il s’agissait bien d’un « sujet majeur ». Lundi, Vincent Peillon revient sur ses déclarations en soulignant, cette fois, qu’il s’agit là d’une « réflexion personnelle » mais qui « ne contrevient pas à sa solidarité totale et entière avec le gouvernement ». Exit le sujet majeur.
Il est vrai qu’entre les deux sorties ou soties du ministre : il y a eu un communiqué de Matignon rappelant qu’il n’y aurait « pas de dépénalisation », précisant que Jean-Marc Ayrault et Vincent Peillon s’étaient parlé au téléphone. Ce qui signifie, plus prosaïquement que le locataire de la rue de Grenelle s’est fait sèchement remettre au pas par celui de Matignon. « Les ministres ont à se concentrer sur la mission qui est la leur, et lorsqu’ils parlent à la télévision ou à la radio, doivent défendre à la fois la politique de leur ministère et la politique du gouvernement, et rien d’autre. Ils ne sont pas des commentateurs », a déclaré ce dernier.
Cette mise au  piquet n’est évidemment pas adressée au seul ministre de l’Education nationale. Depuis la mise en place de l’exécutif,  l’orchestre multiplie les fausses notes. Il y a bien longtemps que l’on avait pas vu chorale si dissipée. Au même moment où Vincent Peillon engage son crédit sur la question d’un débat sur la dépénalisation – ce qui est à peu près d’une urgence aussi absolue que de recoller les feuilles tombées des platanes – Marisol Touraine, une bonne élève pourtant, se prononce en faveur de la Procréation médicale assistée (PMA) pour les homosexuels alors que cette proposition n’est pas inscrite dans le projet de loi pour le mariage pour tous qui sera présenté fin octobre en conseil des ministres.
Quelques heures plus tard, le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, reprend les propos de la ministre de la Santé. Le député de Seine Saint-Denis se  distingue encore d’une autre manière puisqu’il se lance dans une philippique contre les politiques d’austérité instituées partout en Europe et « le côté absurde » de limiter le déficit public à 3% du PIB. Curieux, non ? Il semble pourtant que le même s’était engagé en faveur du Traité européen, une semaine auparavant. Envoyé en pompier volant, Jérôme Cahuzac minimise : « dans sa bouche, cela veut dire « très difficile » » traduit le ministre du Budget pour nous qui ne possédons pas les rudiments de la langue bartolonienne.
Le président de l’Assemblée nationale s’est-il ainsi exprimé à titre personnel comme Vincent Peillon, Marisol Touraine ou tant d’autres ? Ce peut être une nouvelle mode : instituer désormais une parole politique publique et une parole publique « à titre personnel ». Il y aurait ainsi le socialisme officiel, corseté et le socialisme spontex, émotionnel, libre. Bref, la langue d’Ayrault (cette dernière ne passant pas pour un puissant psychotrope politique) et la langue des hérauts de l’intime…Dans le futur, les lettres de recadrage ne seront pas que budgétaires…

Les trois portes

Magazine littéraire juin 2012

De l’intérêt du désintéressement. Dans la préface du recueil d’essais qu’il vient de publier (*), Simon Leys nous apprend qu’il passa deux ans dans une « cahute » près de Hong Kong avec trois amis étudiants. Ce lieu magique, qui illustra cette période de l’existence où « l’étude et la vie ne formaient qu’une seule et même entreprise », avait été baptisé Wu Yong Tang, « le Studio de l’inutilité ». Il s’agissait librement de lire, de confronter les expériences de lecture, d’échanger les découvertes. Rêvons un peu à une société qui permettrait l’existence durant un temps limité de cette audacieuse et joyeuse école buissonnière entre cothurnes, encadrée par l’enthousiasme et l’émulation. Car cette échappée belle demeure, on s’en doute, un plaisir aristocratique…et un atout maître, comme l’analysa Bourdieu en son temps. L’idée n’est pas si absurde puisqu’il existe au cœur de Sciences Po, un cours de lecture que l’auteur de ces lignes a, jadis, dispensé en commençant par « Les grenades » de Valéry : (Je crois voir des fronts souverains/Eclatés de leurs découvertes). Les élèves commençaient l’année en venant avec un album de Tintin et la finissaient en proposant des poèmes de Bonnefoy…

Il faut meubler son esprit avec goût. Ceux que l’on lit sont des parents qui ne nous quitterons jamais, ils vont nous accompagner toute notre vie. Ce recueil n’a donc pas le souci de l’exaustivité. Les appartements de Leys reflètent son amour de la Chine, de la mer et de la littérature. C’est cette dernière qui met en évidence des objets littéraires oubliés comme les écrits du Prince de Ligne, « le XVIIIe siècle incarné », a dit Morand. Avec cette question : est-il plus difficile de mettre un point final à une glorieuse tradition ou d’ouvrir la marche ? Ligne a transgressé toutes les frontières. Cet homme sans profession qui adorait la guerre et les femmes et qui se sentait étranger partout, surtout dans son propre pays, fascinait Casanova qui lui écrivit un jour : « « Votre esprit est d’une espèce qui donne de l’élan à celui d’un autre ». C’est la réflexion qui nous vient spontanément quand on lit Simon Leys.

Suivons Leys à pied, en palanquin, en bateau ou en traîneau. Dans le texte qui clôt cet ouvrage, l’auteur nous raconte la visite, il y a quelques années, d’un « brillant et fringant » jeune ministre de l’Education nationale – sans doute à l’époque des grands communicants de Blair dépeinte par Jonathan Coe – dans une très vénérable et illustre université. Le politique avait commencé son discours ainsi : « Messieurs, comme vous êtes tous ici des employés de l’université… »Pour être immédiatement interrompu par une voix, effrayée de sa propre audace : « Excusez-moi, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas les employés de l’université, nous sommes l’université ». L’université, un lieu où, selon Leys, il ne peut pas y avoir de de « savoir utile ». C’est, peut-être, la raison pour laquelle, il n’y a qu’un pas entre « université » et « universalité » : « Après tout, cette sorte d’inutilité-là est le fondement même de toutes les valeurs essentielles de notre commune humanité ». La passion, le don, la transmission : trois portes qui ouvrent sur la culture. Trois portes qui, toutes, une fois franchies, nous placent au cœur du labyrinthe de Borges…

(*) Le Studio de l’inutilité de Simon Leys, Flammarion

Naissance de la droite identitaire

«Pour nous au Front national ». Le lapsus de Gérard Longuet n’est pas sorti par hasard. Il est venu couronner une longue série de dérapages durant cinq (trop longues) années au cours duquel on a vu des députés et ministres UMP clamer que « Le Raincy, c’est pas Bamako », louer le principe de préférence nationale, autrefois identifiant du lepénisme, et proposer de remettre les immigrés « dans les bateaux »…
On imagine aisément la tête de Raymond Aron s’il  revenait et son désarroi de voir que la pensée de responsables politiques a vidé les étriers et que des esprits libéraux aussi subtils et distingués qu’Alain-Gérard Slama ou Jean-Louis Bourlanges ont été ces quinze derniers jours d’une discrétion de violettes.
Une pudeur, une retenue, un silence qui s’explique, sans doute, par leur stupeur de voir la droite républicaine entamer une double mutation. La première est de forme. Interrogé jadis par Alain Madelin sur la manière dont il avait créé Forza Italia, un parti à sa main, Silvio Berlusconi avait lâché en rigolant : « C’est simple, j’ai regardé le foot et transformé un parti de militants en partie de supporters». Les partisans de Nicolas Sarkozy rassemblés, ce 6 mai au soir, à la Mutualité, sont restés mobilisés jusqu’au bout. La défaite officiellement annoncée, on a pu voir des cris, de la colère mais pas l’abattement comme en 1981 ou en 1988. Les foules présentes dans les meetings de la Concorde ou du Trocadéro vibraient, huaient, sifflaient, applaudissaient et étaient prêtes à mettre en pièce l’arbitre (le journaliste), suspect, forcément suspect et brandissaient le drapeau tricolore comme le fanion d’un club de foot.
Mais cette mutation de forme s’est accompagnée d’une mutation de fond. Lors de sa victoire de 2007, Nicolas Sarkozy a siphonné, c’est un fait, une partie de l’électorat de Jean-Marie Le Pen. Cet électorat n’est jamais retourné  dans son lit électoral naturel mais a pris ses aises au sein de l’UMP. Le débat sur l’identité nationale l’a conforté dans l’idée qu’il était ici chez lui. Il y a planté sa tente, il s’est organisé en réseaux, en a ravivé certains comme l’UNI ou soutenu de nouveaux comme la Droite populaire.
Ce sont ces électeurs qui ont donné le « la » dans les dernières années de ce quinquennat sous influence, en tendant à Patrick Buisson un miroir censé refléter « la France d’en bas ». Ils ont a investi le net et les réseaux sociaux.
Le sarkozysme, ce n’est pas « le métro à six heures du soir », pour reprendre la formule de Malraux, mais plutôt Face book à trois heures de l’après-midi.
La « réacosphère » a pesé, spontanément puis d’une manière consciente, comme un lobby politique sur les grands médias d ‘information, investissant les courriers des auditeurs, les blogs, les forums. Muté en supporter, on a vu le contradicteur de droite se transformer en « troll » et des personnes installées écrire, sous couvert d’anonymat souvent, les pires horreurs, fort éloignées de la politique. Ce sera une longue marche pour le courant « des humanistes » qu’une poignée de caciques sans troupe veut créer au sein de l’UMP.
L’aboutissement de cette mutation a pu être constatée sur twitter : Instantané de la réaction ajouté à la garantie de l’anonymat ont déchainé les passions. Ils nous ont rappelé, au passage, combien la lettre anonyme était, en France, u genre littéraire à part entière.
Les ultraconservateurs américains qui empoisonnent la vie des Républicains ont leur « Tea party », les ultrasarkozystes qui vont entraver la nécessaire démarche de renouveau et de reconstruction de la droite républicaine ont leur « Tweet party ».
A les lire, le soir de la défaite, ils n’ont pas l’intention de décrocher. Bien au contraire. Ils suivent parfois à la lettre les militants du Tea Party qui n’ont jamais reconnu l’élection d’Obama. D’autant que, pour eux, la stratégie suivie qui a fini par accoucher dans la douleur idéologique d’une droite identitaire était la bonne, seul le temps leur a manqué :     « Nicolas est entré en campagne trop tard », répètent-ils en sourate. Car ils considèrent, avec la conviction des supporters, que le président battu est toujours un battant. Savent-il que le problème des battants quand on les pousse trop fort est qu’il vous revienne douloureusement ?