«Pour nous au Front national ». Le lapsus de Gérard Longuet n’est pas sorti par hasard. Il est venu couronner une longue série de dérapages durant cinq (trop longues) années au cours duquel on a vu des députés et ministres UMP clamer que « Le Raincy, c’est pas Bamako », louer le principe de préférence nationale, autrefois identifiant du lepénisme, et proposer de remettre les immigrés « dans les bateaux »…
On imagine aisément la tête de Raymond Aron s’il revenait et son désarroi de voir que la pensée de responsables politiques a vidé les étriers et que des esprits libéraux aussi subtils et distingués qu’Alain-Gérard Slama ou Jean-Louis Bourlanges ont été ces quinze derniers jours d’une discrétion de violettes.
Une pudeur, une retenue, un silence qui s’explique, sans doute, par leur stupeur de voir la droite républicaine entamer une double mutation. La première est de forme. Interrogé jadis par Alain Madelin sur la manière dont il avait créé Forza Italia, un parti à sa main, Silvio Berlusconi avait lâché en rigolant : « C’est simple, j’ai regardé le foot et transformé un parti de militants en partie de supporters». Les partisans de Nicolas Sarkozy rassemblés, ce 6 mai au soir, à la Mutualité, sont restés mobilisés jusqu’au bout. La défaite officiellement annoncée, on a pu voir des cris, de la colère mais pas l’abattement comme en 1981 ou en 1988. Les foules présentes dans les meetings de la Concorde ou du Trocadéro vibraient, huaient, sifflaient, applaudissaient et étaient prêtes à mettre en pièce l’arbitre (le journaliste), suspect, forcément suspect et brandissaient le drapeau tricolore comme le fanion d’un club de foot.
Mais cette mutation de forme s’est accompagnée d’une mutation de fond. Lors de sa victoire de 2007, Nicolas Sarkozy a siphonné, c’est un fait, une partie de l’électorat de Jean-Marie Le Pen. Cet électorat n’est jamais retourné dans son lit électoral naturel mais a pris ses aises au sein de l’UMP. Le débat sur l’identité nationale l’a conforté dans l’idée qu’il était ici chez lui. Il y a planté sa tente, il s’est organisé en réseaux, en a ravivé certains comme l’UNI ou soutenu de nouveaux comme la Droite populaire.
Ce sont ces électeurs qui ont donné le « la » dans les dernières années de ce quinquennat sous influence, en tendant à Patrick Buisson un miroir censé refléter « la France d’en bas ». Ils ont a investi le net et les réseaux sociaux.
Le sarkozysme, ce n’est pas « le métro à six heures du soir », pour reprendre la formule de Malraux, mais plutôt Face book à trois heures de l’après-midi.
La « réacosphère » a pesé, spontanément puis d’une manière consciente, comme un lobby politique sur les grands médias d ‘information, investissant les courriers des auditeurs, les blogs, les forums. Muté en supporter, on a vu le contradicteur de droite se transformer en « troll » et des personnes installées écrire, sous couvert d’anonymat souvent, les pires horreurs, fort éloignées de la politique. Ce sera une longue marche pour le courant « des humanistes » qu’une poignée de caciques sans troupe veut créer au sein de l’UMP.
L’aboutissement de cette mutation a pu être constatée sur twitter : Instantané de la réaction ajouté à la garantie de l’anonymat ont déchainé les passions. Ils nous ont rappelé, au passage, combien la lettre anonyme était, en France, u genre littéraire à part entière.
Les ultraconservateurs américains qui empoisonnent la vie des Républicains ont leur « Tea party », les ultrasarkozystes qui vont entraver la nécessaire démarche de renouveau et de reconstruction de la droite républicaine ont leur « Tweet party ».
A les lire, le soir de la défaite, ils n’ont pas l’intention de décrocher. Bien au contraire. Ils suivent parfois à la lettre les militants du Tea Party qui n’ont jamais reconnu l’élection d’Obama. D’autant que, pour eux, la stratégie suivie qui a fini par accoucher dans la douleur idéologique d’une droite identitaire était la bonne, seul le temps leur a manqué : « Nicolas est entré en campagne trop tard », répètent-ils en sourate. Car ils considèrent, avec la conviction des supporters, que le président battu est toujours un battant. Savent-il que le problème des battants quand on les pousse trop fort est qu’il vous revienne douloureusement ?

merci de ce texte qui montre qu’effectivement, l’affaire devient de plus en plus chaude!
Si l’étau s’est un peu desserré, ne va t-il pas écraser à nouveau une partie de l’opinion. La défaite de Mélenchon montre que lorsqu’on lui donne le bulletin, l’électeur n’est pas qu’un veau. Mais je crains les retours de bâton.