De l’intérêt du désintéressement. Dans la préface du recueil d’essais qu’il vient de publier (*), Simon Leys nous apprend qu’il passa deux ans dans une « cahute » près de Hong Kong avec trois amis étudiants. Ce lieu magique, qui illustra cette période de l’existence où « l’étude et la vie ne formaient qu’une seule et même entreprise », avait été baptisé Wu Yong Tang, « le Studio de l’inutilité ». Il s’agissait librement de lire, de confronter les expériences de lecture, d’échanger les découvertes. Rêvons un peu à une société qui permettrait l’existence durant un temps limité de cette audacieuse et joyeuse école buissonnière entre cothurnes, encadrée par l’enthousiasme et l’émulation. Car cette échappée belle demeure, on s’en doute, un plaisir aristocratique…et un atout maître, comme l’analysa Bourdieu en son temps. L’idée n’est pas si absurde puisqu’il existe au cœur de Sciences Po, un cours de lecture que l’auteur de ces lignes a, jadis, dispensé en commençant par « Les grenades » de Valéry : (Je crois voir des fronts souverains/Eclatés de leurs découvertes). Les élèves commençaient l’année en venant avec un album de Tintin et la finissaient en proposant des poèmes de Bonnefoy…
Il faut meubler son esprit avec goût. Ceux que l’on lit sont des parents qui ne nous quitterons jamais, ils vont nous accompagner toute notre vie. Ce recueil n’a donc pas le souci de l’exaustivité. Les appartements de Leys reflètent son amour de la Chine, de la mer et de la littérature. C’est cette dernière qui met en évidence des objets littéraires oubliés comme les écrits du Prince de Ligne, « le XVIIIe siècle incarné », a dit Morand. Avec cette question : est-il plus difficile de mettre un point final à une glorieuse tradition ou d’ouvrir la marche ? Ligne a transgressé toutes les frontières. Cet homme sans profession qui adorait la guerre et les femmes et qui se sentait étranger partout, surtout dans son propre pays, fascinait Casanova qui lui écrivit un jour : « « Votre esprit est d’une espèce qui donne de l’élan à celui d’un autre ». C’est la réflexion qui nous vient spontanément quand on lit Simon Leys.
Suivons Leys à pied, en palanquin, en bateau ou en traîneau. Dans le texte qui clôt cet ouvrage, l’auteur nous raconte la visite, il y a quelques années, d’un « brillant et fringant » jeune ministre de l’Education nationale – sans doute à l’époque des grands communicants de Blair dépeinte par Jonathan Coe – dans une très vénérable et illustre université. Le politique avait commencé son discours ainsi : « Messieurs, comme vous êtes tous ici des employés de l’université… »Pour être immédiatement interrompu par une voix, effrayée de sa propre audace : « Excusez-moi, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas les employés de l’université, nous sommes l’université ». L’université, un lieu où, selon Leys, il ne peut pas y avoir de de « savoir utile ». C’est, peut-être, la raison pour laquelle, il n’y a qu’un pas entre « université » et « universalité » : « Après tout, cette sorte d’inutilité-là est le fondement même de toutes les valeurs essentielles de notre commune humanité ». La passion, le don, la transmission : trois portes qui ouvrent sur la culture. Trois portes qui, toutes, une fois franchies, nous placent au cœur du labyrinthe de Borges…
(*) Le Studio de l’inutilité de Simon Leys, Flammarion
